La semaine de 15 heures, est-ce l’avenir ?

Selon l’historien et écrivain Rutger Bregman, nous ne devrions plus travailler que 15 heures par semaine en 2030. Selon lui, c'est LA solution à beaucoup de nos problèmes actuels : stress, chômage, émancipation, grisonnement de la population… Vous découvrirez ci-dessous l’avis de deux spécialistes du marché du travail.

16 octobre 2014

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"Pendant au moins un siècle, notre semaine de travail s’est raccourcie mais, depuis les années 80, nous travaillons de plus en plus. "C'est une véritable énigme pour Rutger Bregman, historien et écrivain néerlandais âgé de 26 ans : "Car une semaine de travail raccourcie est la solution à presque tous les problèmes de notre temps."


Bregman écrit pour le site d’actualité en ligne néerlandais "De Correspondent" et en est à son troisième ouvrage "De l’argent gratuit pour tout le monde - 5 grandes idées qui peuvent changer le monde".


Selon Bregman, les utopies sur lesquelles il lève le voile dans son livre sont plus qu’incontestables. "Car même si nous n’avons jamais aussi bien vécu en tant que société, il reste encore beaucoup de discordes."

La solution, travailler moins

"L’apogée du temps libre s’est intensifiée après la seconde guerre mondiale", explique Rutger Bregman dans son billet d’humeur pour De Morgen : "Cependant, dans les années 80, la tendance en faveur de la semaine allégée a commencé à s’effriter pour finalement s’inverser à nouveau. Les femmes sont arrivées en nombre sur le marché de l’emploi et les familles ont été de plus en plus mises sous pression. L’argent n’arrivait plus à temps et cela faisait place à des tas d’autres soucis".


"Si cela ne tenait qu’aux employeurs ou à la Commission européenne, nous travaillerions toujours plus. Nous n’aurions pas le choix, sous peine de perdre la compétition avec la Chine, de ne plus pouvoir assumer financièrement le vieillissement de la population, ou nous serions très bientôt confrontés à un manque de forces vives qui nous serait néfaste."


Selon l’historien, moins travailler serait une solution à chacun de nos problèmes actuels : le stress, le changement climatique, les accidents, le chômage, l’émancipation, le vieillissement de la population... En 2010, les enquêteurs de l’Université de Cambridge conclurent que la semaine de travail raccourcie était l’unique manière d’accroître notre bonheur et d’améliorer notre état de santé. La conclusion des chercheurs de l’International Labour Organization fut la suivante : la distribution du travail a bien aidé pendant la période de crise. Le prestigieux magazine The Atlantic l’a même élue comme une des meilleures idées de l'année 2012.

Qui ne veut pas travailler à temps partiel ?

"Tant du côté des hommes que des femmes, la préférence est donnée à une carrière à temps partiel de 20 à 35 heures de travail par semaine. Qui souhaiterait absolument travailler plus dur ? Des scientifiques américains se sont intéressés au sujet, en demandant aux travailleurs s’ils préféreraient recevoir deux semaines de salaire supplémentaires ou deux semaines de congés en plus ? Il s'est avéré que deux fois plus de personnes choisissent les vacances. Des enquêteurs britanniques ont quant à eux sondé la préférence donnée entre le fait de gagner à la loterie ou de travailler moins. Deux fois plus de répondants optèrent pour la seconde réponse."

Se diriger petit à petit vers une semaine de 15 heures

Bregman plaide pour un passage progressif à la semaine de travail de 15 heures. "Vous ne pouvez pas switcher en une fois à une semaine de 15 heures. Idéalement, cela devrait faire l’objet d’une politique. Nous commencerions à travailler un peu moins, étape par étape, à échanger de l’argent contre du temps, à flexibiliser le système des pensions, à bien régler le congé parental et l’accueil de la petite enfance. Hors maintenant, nous restons sur nos gardes craignant la pauvreté pour cause de revenus trop faibles et la grimpée du chômage en raison des heures supplémentaires prestées par certains."


"Nous devons inverser nos priorités. Pour les employeurs, il est moins cher de faire travailler quelqu’un au-delà de ses heures plutôt que de prendre en service deux employés à temps partiel. Mais qui va rester le plus longtemps ? Celui qui preste le plus d’heures ? Ce cercle vicieux, nous ne pouvons le casser que de manière collective, que ce soit au niveau d’une entreprise ou, mieux encore, d’un pays."

Réaliste?

Jan Denys, spécialiste du marché de l’emploi chez Randstad, a plusieurs remarques à opposer au raisonnement de Bregman. "De telles hypothèses sont émises depuis des décennies. Rien d'étonnant à ce qu’elles soient de plus en plus populaires en ces temps de stagnation ou de récession économique. Mais une fois que celle-ci sera à nouveau favorable, elles finiront par tomber dans l’oubli. Y a-t-il des raisons de croire que cela en sera autrement aujourd’hui ?"


"Bregman part de manière implicite de la dichotomie travail-temps libre, dans laquelle ce dernier a naturellement la préférence. Dans ce raisonnement, le travail est exclusivement vu comme un moyen pour faire rentrer des revenus. Entretemps, les sociologues nous ont démontré avec conviction que le travail rémunéré répondait à beaucoup d’autres besoins humains fondamentaux, tels que les contacts sociaux, la motivation, le développement personnel, l’organisation du temps. Avant 2014, nous n’avions encore jamais vu autant de métiers si qualifiés. La vision de Bregman à propos du travail est trop négative. En plus, je ne suis pas convaincu que le temps libre satisfera par définition mieux à tous ces besoins. Le temps libre stresse tout autant que le travail."

Compter nos heures n’a pas de sens

Frank Vander Sijpe, Directeur HR Research chez Securex, ne croit pas non plus que cela se passera de cette façon. "La semaine des 15 heures de Rutger Bregman découle de l’approche traditionnelle selon laquelle le salaire serait le reflet du nombre d’heures prestées. Cela correspond de moins en moins à la réalité. Pensons, pour prendre un exemple extrême, aux footballeurs professionnels. A l’avenir, nous aurons de plus en plus de travailleurs intellectuels et ceux-ci fourniront du travail déstandardisé à leurs clients, du sur-mesure. Le secteur de la production perd sa force de travail par l’automatisation, le secteur des services, et donc celui des travailleurs de la connaissance, ne fait que gagner en importance."


"Bergman part du principe que votre salaire vous permet de faire des chouettes choses après le travail. Et ceci est une approche trop négative du travail, c’est aussi ce qui coince nos syndicats. Beaucoup travaillent en effet par plaisir et avec passion. Pour eux, le travail et la vie forment un tout. Combien d’heures avez-vous travaillé cette semaine ? Nombreux sont ceux qui ne peuvent donner une réponse exacte. Le calcul du nombre d’heures a de moins en moins de sens."

Modèles collectifs

"Bregman a aussi la fâcheuse tendance d’imposer à la société des solutions collectives" poursuit Jan Denys. "C’est en opposition à la tendance à l’individualisation. Si les individus et les familles décident elles-mêmes de transformer leurs gains de productivité en un surcroît de temps libre, fort bien. Cela se passe de plus en plus actuellement. Une femme sur deux dans ce pays travaille à mi-temps. Aux Pays-Bas, cela monte à trois sur quatre. Ce développement a pris place sur plusieurs décennies, sans obligation collective. En même temps, nous voyons apparaître un nouveau phénomène disant que nous gagnerons un peu d’argent par-ci par-là en vaquant à plusieurs activités en même temps. A l’avenir, cette diversité ne fera qu’augmenter. Une approche type "one size fits all" (un modèle unique convenant à tous) que Bregman propose est en contradiction avec ce développement."


Frank Vander Sijpe de Securex complète : "Les individus doivent pouvoir décider eux-mêmes combien d’heures ils vont travailler. Celui qui ne veut prester que 15 heures et qui n’a pas besoin de 3 voitures ni d’une piscine n’aura aucun souci. Mais si vous voulez travailler 50 heures semaine et que vous n’avez pas besoin de temps libre, libre à vous également de le faire."


"En outre, pour de plus en plus de métiers au niveau inférieur du marché du travail, il n’est pas question de gains de productivité", argumente Jan Denys : "Dans ce cas, travailler 15 heures représenterait pour les intéressés une grosse perte de revenus et conduirait à augmenter le nombre d’actifs sous le seuil de pauvreté. Cela ne peut que se traduire par de plus gros transferts de revenus et une redistribution. Ce n’est donc pas très réaliste."


"Jamais les employeurs ne paieront un salaire à temps plein pour 15 heures de travail. Une augmentation de productivité générale qui nous permettrait de ne devoir plus travailler que 15 heures semaine plutôt que 38 n’est pas tenable", ajoute Frank Vander Sijpe.


"Que nous nous heurtions au manque d’emplois suite à l’automatisation et de la digitalisation a été prédit à maintes reprises. Dans les années 80, nous pensions aussi que nous ne pourrions plus créer de métier et que l’unique manière d’en fournir un à chacun consistait à mieux répartir le travail actuel. L’idée n’a pas pris et il est donc permis de se demander pourquoi cela marcherait tout à coup, à présent", évoque Jan Denys.

La prépension a–t-elle fonctionné ?

Dans le modèle de Bregman, il est crucial que les métiers soient redistribués et c’est là que cela coince. "Regardez la prépension, l’idée derrière était que si les seniors partaient plus vite à la pension, les jeunes pourraient reprendre leur place. Nous le voyons aujourd’hui, cela n’a pas marché. Il n’y a pas de matching concluant entre l’offre sur le marché de l’emploi et les postes vacants", développe Frank Vander Sijpe (Securex).


"Une grande partie des emplois actuels n’existeront plus d'ici 5 à 10 ans. Pensons à la caissière d’une grande surface ou à l’employé au guichet d’une banque. Il y en aura d’autres. De nouvelles formes de travail se mettront en place et cela se passe déjà à l’heure actuelle. Pensons à l’augmentation du nombre d’indépendants en Belgique et aux Pays-Bas. Ce sont des gens qui créent leur propre travail : ils bâtissent une affaire autour de leur idée, de leur passion. La hauteur de leur salaire n’est pas l’élément déterminant qui les pousse à se lancer dans leur business. C’est aussi un modèle d’avenir pour les travailleurs : de nouveaux emplois seront à construire autour des personnes.


A présent, une description de fonction est conçue et les entreprises cherchent l’oiseau rare répondant à toutes leurs exigences, mais ne le trouvent pas. Parce que l’on se borne à ne voir uniquement que les compétences dont les candidats ne disposent pas. Il est plus opportun de prendre en compte les compétences qu’ils ont et de construire un emploi en fonction. Laissez les travailleurs construire leur fonction à leur manière. Si nous voulons mettre en place un système pourvoyant la providence et le bien-être, de plus en plus de travailleurs devront rester actifs plus longtemps. Le mot "vouloir" est au cœur du débat. Il ne s’agit pas de capacités physiques, mais bien de motivation.


Faire en sorte que les collaborateurs aient cœur à combiner travail et vie privée. Beaucoup n’ont pas besoin financièrement de travailler après leurs 60 ans. La volonté et la capacité physique sont le seul critère qui va les faire pencher en faveur d’une poursuite ou non de l’activité. Les individus peuvent par exemple se stresser à l’idée de devoir encore se rendre au travail alors qu’ils pourraient aussi bien travailler depuis leur domicile. De telles obligations sont ‘vieillottes’. Elles justifient tout simplement que les travailleurs veulent arrêter de travailler dès qu’ils le peuvent."


"Mais", conclut Frank Vander Sijpe : "Il est par ailleurs capital que les jeunes tels que Bregman envisagent le monde sans parti pris. Cela semble naïf, mais l’innovation et le changement n’arrivent que dans des esprits non pollués par des pensées et des systèmes traditionnels."

(EH)(SC) 

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